19-12-2024 : catégorie conscience étiquetée ressentir, penser, agir
Le texte de cette suite de billets a pris une telle importance dans son fond que je n'en donne pas la suite pour l'instant. Il sera offert sous forme numérique dans son entièreté en fin de relecture.
Les deux articles précédents nous ont invités à poser un regard sur :
la complexité du message entre deux personnes ne prenant pas le même point de vue (article 1/4),
l’ambiguïté du monde actuel dans lequel il devient très difficile de se situer (article 2/4).
Cet article-ci devrait nous permettre de voir plus clair dans notre relation au monde et éventuellement de s’ouvrir une voie vers l’avenir (sans prétention car tout dépend de chacun). Le monde, c’est … le monde, tout le monde : cosmos, planète, gens dont soi, animaux, plantes, minéraux, éléments constitutifs (ce qui s’affiche en tant que matérialité) et parallèlement à tout cela ce qui fait que tout cela est tout cela et que nos quelques sens ne suffisent pas nous révéler. Donc le monde ici, c’est « tout », connu autant qu’inconnu, le plus ou moins dense autant que l’insaisissable invisible inodore etc.., ce qu’on sait (ou croit savoir) autant que ce qu’on ignore (ou croit ignorer). Tout ceci fonde le Réel.
Lorsqu'on tire sur un seul fil de la nature, on découvre qu'il est attaché au reste du monde.
John Muir
Nous avons en gros trois façons d’approcher le monde :
en le ressentant
en se le représentant
en en prenant conscience
Par mes sens j’entre en contact avec le monde et mon corps qui fait partie du monde : je vois, j’entends, je me positionne, je perçois aussi autrui comme un autre moi que moi, etc.. Mais ces sens ne font … rien, il ne m’apporte rien. Ils sont chacun juste une fenêtre dédiée à un champ d’expérience, à un motif de ce qui m’entoure.
Les êtres qui en disposent sont dits sensibles, j’ai une sensibilité qui m’appartient en propre. Cette sensibilité me positionne dans ma relation à ce qui n’est pas moi : ma faim n’est pas moi mais je me sens dans la faim de mon corps. Il n’y a pas là de représentation ni de pensée, ni d’activité pensante, pas plus que de savoir ou de connaissance : je me ressens en état de faim. Je ne ressens pas ta faim, mais je peux la deviner.
On palabre beaucoup sur les sens… les cinq ont eu besoin d’un hypothétique 6e , mais on oubliait déjà la chaleur, l’équilibre, la position, la santé et on oublie encore ceux qui nous relient socialement : non seulement j’entends tes paroles mais je les recompose en moi pour te comprendre ; je peux aussi te retrouver dans tes actes, tes façons de faire, de sentir, de penser ; et surtout je sens que tu n’es pas une chose, mais que tu es de même nature que moi. Nous avons donc à minima 12 portes à franchir pour aller vers le monde manifesté dans la matière...

Je "vois" le monde. Je m’en fais une image sans vraiment savoir si elle correspond à sa réalité. C’est une peu comme l’artiste… je ne me dessine pas la réalité comme elle est mais comme je l’interprète d’après mon ressenti. L’histoire des sens qui nous tromperaient est absurde… c’est notre jugement qui nous trompe, car, sauf leurs défauts, nos sens n’ont strictement aucune raison de ne pas nous transmettre ceux pour quoi ils sont faits. C’est au-delà d’eux que l’erreur s’insinue ; c’est dans la pensée que nous posons sur ce que nous saisissons par nos sens.
Je ne ressens pas ta faim mais je vois que tu as faim, ou que si tu manges tu reprendras des couleurs et de l’allant. J’interprète ici ce que je perçois de toi sans pour autant ressentir ce que toi tu ressens.
Pour ce faire, il faut que je me représente quelque chose, il faut que je perçoive une image, un reflet de toi et que je l’associe ou à moi dans mes ressentis ou à un schéma de pensée.
C’est un peu comme le diagnostique que peut poser un docteur face à la douleur que nous lui exposons tant bien que mal, avec plus ou moins de précisions et de localisation, et aussi de confusion… Cette douleur nous atteint mais elle est difficilement définissable, ça c’est la réalité. On l’appuie alors sur une image, pas sur un concept, pour la décrire avec des mots alors qu’elle n’est pas une suite de mots.
Jusque-là nous n’avons pas parlé d’intelligence, et même ici dans la prise de conscience, celle-ci n’a rien à faire de spécial. Je tu elle il peut prendre conscience du monde à la fois du fait de son ressenti mais aussi des relations entre image qu’il.elle peut s’en faire d’une part sur la base de ses sens et de l’autre sur sa capacité à mettre des images (des représentations) en rapport les unes avec les autres. Je peux entasser des données, me cultiver à l’infini, à partir de quand aurai-je conscience des choses qu’ainsi j’entasse ? Ceci, la culture, est le début de l’activité pensante : je mets en relation des images entre elles et je peux extrapoler les relations trouvées. Ça, c’est le travail de l’intelligence cognitive (qualificatif choisi pour cibler l’intelligence humaine mais il existe aussi une intelligence naturelle qui ne passe pas par la déduction). Selon les individus leur intelligence leur sert à évoluer différemment les uns des autres dans le monde avec les sujets que ce dernier leur suggère, voire dans la manière de les traiter*.
Le monde se présente à nous dans une apparence, mais en même temps, chaque apparence est motivée par un concept, un fondement de ce qu’on perçoit. Le concept s’adresse à la conscience… et prendre conscience du monde c’est tenter de se relier non plus à l’image, mais à ce qui la crée, à son arrière-plan, arrière-plan qui constitue alors de fait sa réalité.
Aujourd’hui on aime bien le mot « information » et certains arrivent à tout rapporter à cette information. Souvent cela m’irrite… mais si dans le discours je sens que l’information peut toucher au concept alors je m’apaise. Le concept est ce qui se présente à vous avant que vous ne figiez la chose dans des mots.
Victor Hugo nous en offre sa définition dans le poème éponyme, ici la conscience est un événement divin. C’est le cas chez tout le monde… eh oui ! Et cela n’a effectivement rien à voir avec une niveau d’intelligence, et pas non plus avec une croyance. Cela a à voir avec l’Humain, les humains de toute masse, couleur, sexe ou simplement genre, niveau de QI, d’obsession, d’abnégation ou simplement d’études, etc.. Cela relève du fait d’être humain (humain : nom neutre signifiant être avec le caractère d’humanité et tout ce que cela implique de s’en saisir ou non).
La conscience que nous avons du monde est née avec la Renaissance. Cette période de l’histoire a marqué un pas décisif dans l’évolution de l’Humain : le monde ne Le portera plus, Il doit se débrouiller avec Lui-même. C’est l’envolé des sciences : plonger sous l’apparence, chercher la vérité en espérant trouver le fondement du monde. Ne plus croire mais naître avec, con-naître !
L’essor des sciences a mis à mal le dogme religieux. Dieu n’existe pas : la preuve, il n’est pas accessible au microscope ou Maintenant on devine que Dieu est quantique. On a changé de croyance… mais toujours sans accès au Réel, car des doutes subsistent aussi nombreux que les interrogations.
Bien sûr il y a toujours eu des individus disons en avance sur leur temps qui affichaient cette conscience et leurs propos sonnaient comme des vérités à suivre pour leur contemporains (Lao Tseu en Asie, Socrate, Platon, Aristote en Europe, etc.). La condition humaine des autres était ce qu’elle était, un peu comme celle d’un enfant qui se laisse porter par ses parents, comme si le monde extérieur au cercle des proches était au-delà de l’horizon. Au XVIe siècle, époque de La Renaissance, tous les domaines de relation au monde vont être frappés ou plutôt scrutés ensemble par le regard scientifique et artistique : l’humain se dégage de sa gangue, devient capable d’adopter un point de vue qui n’est plus seulement celui de son corps.
Dans la "masse" humaine , chacun peut aujourd’hui se sentir concerné ou non par les diktats promulgués par un pouvoir (ni Dieu ni Science) qui n’a plus que son nom (et ses moyens souvent économiques quand ce n’est pas le Code des lois) pour se faire respecter. Chacun peut et veut trouver sa voie, et sa voix. La rébellion devient intérieure individuellement ; chaque être se sent concerné (ou devrait se sentir concerné…) indépendamment des autres. L’esprit de groupe commence à fondre, l’égoïté (et pas forcément l’égoïsme) monte en flèche. Tout le monde s’exprime, sûr de soi ! C’est bien mais ce n’est pas encore ça ! Demain ne peut se bâtir ni sur les réseaux sociaux qui brassent tout et n’importe quoi, ni sur l’académisme qui s’érige en maître à penser du haut de son piédestal. "On" ne veut plus de maître à penser imposé. Mais "on" a-t-il l’outil nécessaire ?
Et d’une certaine manière nous courrons vers une catastrophe si dans notre nature humaine la conscience n’arrive pas à se faire non pas entendre mais sentir.
Un exercice facile à faire peut nous éclairer pour une réponse à cette question : imaginez quelque chose ou quelqu'un, votre chéri.e, un paysage, un animal, votre supermarché préféré, etc.. Posez-vous ensuite la question suivante : ai-je eu besoin de mots ? Non, l'image suffit. Une pensée est une image, une re-présentation. Pour des pensées 'synthétiques' il faut user de mots... c'est sûr. Mes cette pensée image ou mots n'est pas encore conscience. Celle-ci est une action : la conscience c'est la faculté d'établir un lien objectif entre une chose (même conceptuelle) et la résonance qu’elle suscite en nous, venant de nous ou de l'extérieur de nous. Et ce qui est en vous (ou pas d'ailleurs), ce qui résonne dans votre pensée, c'est le concept de la chose, pas la chose mais son idée. Quand vous pensez (verbe, = action) vous établissez des liens de conscience... vous prenez conscience de...
L'humain peut accéder aux concepts, pas le chat (entre autres). Le chat voit la table sans en avoir conscience… la table ne résonne pas en lui, ne cause pas chez lui d’effet particulier. Il voit, peut sauter dessus au même titre qu’une chaise, un rebord de fenêtre, une branche, etc. il peut donc estimer la position mais la chose elle-même ne fait pas partie de son "vocabulaire" conceptuel. La moule n’aura ni plus ni moins de conscience de la table, elle ne réagira pas à la hauteur, espace d’où on voit plus largement comme le vit le chat. Le chat vit la table comme un garde-manger opportun quand ce n’est pas pour le point de vue ; il ne comprendra pourquoi vous le chassez et il ne s’en rappellera pas du premier coup. Il associera peut-être le cri, le geste, etc. qui lui fait peur à cet espace, mais il ne conceptualisera rien. Pour lui la même chose pourrait en pente par exemple, ou branlante !
Quant à notre conscience, c’est en premier lieu, celle de soi, celle qu’on doit pouvoir percevoir de nos façons de faire et de nous comporter : j’ai conscience de moi. C’est en établissant le lien entre son pied et sa main que le petit enfant prend conscience de lui, sans comprendre, sans avoir besoin d’explication intellectuelle Adulte il s’activera dans le fait de vouloir se connaître, comme de l’extérieur tout en sachant l’intérieur. À la limite, peu importe la réponse, ce qui va compter, c’est sa quête, pour lentement prendre conscience de soi, de sa propre infinitude : ce qui compte c’est donc la tentative d’établir le lien intime entre ce qui m’est extérieur (même moi donc) et Moi (…), entre la "lumière" en dehors de moi et celle qui existe en Moi (pas un Moi, prétentieux, pas un Moi roi, un Moi esprit).
En appréhendant les objets on établit avec eux un lien qui
relève de notre conscience
Je suis et tu es et nous sommes en
lien ("tu" peut être n’importe quoi, objet ou être).
L’établissement d’un lien de conscience chez « Je »,
élargit le champ de ses perceptions à la forme la plus vaste
possible du « tu » considéré. Quand on prend ainsi le
maximum en compte, on entre en conscience de la chose, de « tu ».
Une fois ce lien établi, il reste à l’exprimer, à le mettre en
représentation en le figeant le moins possible, cela est affaire
d’intellect. En second lieu , la conscience, c’est donc celle
d’autrui, de son importance et de son existence.
Le « tu » peut être « je » ou l’inverse... : comprenant ceci nous pourrons nous observer nous-mêmes en se sentant quelque part d’autre que centré dans notre corps, au-dessus de nous peut-être comme un sage observateur. Nous ne sommes ni notre corps ni un cas particulier dans toute l’humanité, et nous pouvons saisir sans peine que notre relation à autrui dépasse largement le monde matériel.
Ce faisant nous apprenons à comprendre que notre partie « être » [voir billet suivant] est au-delà de l’apparence matérielle et nos actions en tant qu’être conscient deviendront responsables vis à vis des choses et des autres êtres, de la planète et de ses habitants. Tout est uni. Nous sommes sur un vaisseau qui est la planète, limitée, sans possibilité d’étape de réapprovisionnement. Nous sommes non pas les passagers qui, sans autre forme convenue, pourraient s’ignorer entre eux, mais l’équipage sans autre capitaine que la conscience individuelle de chacun pour nous guider. Prendre conscience de ça ne relève pas du niveau d’étude et il est bien dommage que nos énarques se sentent si peu concernés...
La conscience** de soi est une acceptation reconnue et validée qu’autrui est à la fois différent de Moi et semblable à Moi, nous sommes de même nature, la pire des crapules comme le saint samaritain… leur niveau de conscience ne glisse simplement pas sur les mêmes acceptations, les mêmes validations.
Dans la vie courante nous sommes trop peu en conscience des choses ou des gens, et les docteurs en médecine à peine plus que les ingénieurs ou les agriculteurs ou encore les métallo. Chacun, quelque soit son niveau d’étude est apte à vivre la conscience de l’instant, la conscience de la rencontre avec quelqu’un ou quelque chose ! Ladite "méditation de pleine conscience" se doit d’être exercée naturellement, et non seulement en des instants précis (toute méditation mène en fait à la conscience dès lors que l’intellect arrive à se taire…).
Pour l’heure, "on" ne veut souvent pas faire l’effort même de comprendre l’aventure terrestre de l’humanité si ce n’est de soi, alors comment soi peut-il faire l’effort pour que notre "petit" monde aille mieux ou, au moins, ne continue pas à glisser dans la mauvaise pente !!! Il faut vouloir se lier à ses arrières-plans par les nôtres. Pas facile...
Nous trébucherons encore longtemps avant de savoir trouver l’équilibre...
___
NOTES
* Prendre conscience du monde : Traiter un sujet.
Je vois une pomme qui tombe. Je peux suivre le processus
académiquement (à travers l’outil sciences : politique,
histoire, médecine, biologie, chimie, physique, mathématique,
etc...), phénoménologiquement (en rester au phénomène nu ou le
plus brut possible), artistiquement (en élargissant le sujet ou en
évoquant l’émoi qu’il provoque chez l’artiste). Pour moi
(relativement phénoménologiste) la cause de la chute n’est pas la
gravité mais une nécessité liée à la vie de l’arbre. La
gravité n’est qu’un épiphénomène physique dont le pommier
profite… (ce qui n’enlève rien au prestige de Newton qui ne
regarde que la séquence chute sans sa cause – voir ci-dessus –
et sans les effets qui résultent : la pomme dépose ses
graines avec le bagage pour une germination optimale). Rien ne tombe
sans cause et ce qui tombe entraîne toujours une conséquence à
l’arrivée.
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** Conscience. Ce mot est intéressant (comme la plupart des mots d’ailleurs). Le Robert nous en donne 2 définitions :
Connaissance immédiate de sa propre activité psychique (s'oppose à inconscience).
Connaissance immédiate, spontanée.
Ces deux définitions nous ramène à une « connaissance » c’est-à-dire une con-naissance, une naissance avec. En même temps le mot conscience lui-même est étymologiquement con-science, avec science. Non, on ne tourne pas en rond… mais dans une sorte de contre science. La science n’est pas connaissance, elle porte sur des savoirs qui dans leur essence se composent en connaissance. Disons que plus on en sait (science pure, dure ou molle, science éthique ou religieuse, etc.) plus nos concepts se clarifient, plus la vérité s’affirme.
Tout le monde "possède" le concept de table et tout le monde sait aussi qu’il peut manger sur ses genoux (en fait les cuisses) même en l’absence d’une table physique. Les genoux (cuisses) font ainsi partie du concept de table (reste à voir si l’inverse est vrai si on veut pousser plus loin)… Il n’y a pas de plus ou moins tables, mais des tables plus ou moins pratiques.
Mais d’où vient le mot
« science » : la racine étymologique est
indo-européenne, c’est la même ("skei") que pour
sécateur, six, secte, ... Quand on fait de la science on doit se
couper de son sujet pour pouvoir l’observer, c’est ce qu’on
appelle l’objectivité : JE et
l’OBJET (objet matériel ou non). Dans son mystère l’humain peut
se couper des lui-même pour s’observer… c’est la conscience
qu’on pourrait dessiner étymologiquement comme « avec
le fait que je n’unis à la chose dont je me sépare pour la
connaître : pour naître avec elle »…
Je vous laisse méditer
là-dessus.
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Images non sourcées : (C) Patrick Roussel